PORTRAIT :
Avec son nom rigolo qui pousse au mauvais calembour, genre « il a la côte, Matthieu », son prénom de trentenaire à la mode gentiment décoiffé, ses petites lunettes d’intello et son apparence globalement de bon élève - sans aller jusqu’au cliché du premier de la classe, en voilà un qui d’emblée brouille les pistes, avance masqué sous ses airs de pas y toucher et vous assène un direct au foie dès le premier couplet. En enchaînant avec une série de jolis crochets gauche droite en pleine poire, cet M là, qui n’est officiellement pas un « fils de », confirme sans complexe un punch de poids lourd de la chanson. Et on voit tout de suite que ça l’amuse, par-dessus le marché, non mais pour qui se prend t-il, je vous le demande.
En tous cas, le ton est donné une bonne fois pour toutes, ce qui peut toujours faire gagner du temps. En effet, la dérision et la causticité du propos ne faiblissent pas un instant au fil des titres. Bien sûr on voit tout de suite planer pas loin les fantômes des ceux qui se sont penchés sur le berceau : ce fils par contre caché de Brel est aussi un neveu des tontons flingueurs - avec ou sans silencieux - et un petit cousin splendide du Père Noël, celui là même qu’est une ordure. Et le Tonton Georges a bien dû jouer les nounous quelques temps...
Mais le bébé a grandi. Encore loin et c’est tant mieux de la maturité qui brise parfois les élans et nous les brise souvent menu, il est néanmoins là et bien là, tel qu’en lui-même, expression bien pratique, vous en conviendrez, pour finir cette phrase, dont on se demande comment elle aurait bien pu se terminer sans cela.
A coup sûr, le garçon s’est goinfré de rock, de jazz et de funk autant que de chanson française. Il en sort non pas obèse mais en pleine forme et sa musique bien que très riche est tout à fait digeste, pouvant à son tour satisfaire les appétits les plus solides. Côté physique, un look assez longiligne d’adolescent mais qui pète le feu, vous sort d’on ne sait où une voix silex et velours et a cette manie de faire des bonds en l’air à la moindre occasion ou presque, à croire qu’il ne peut pas s’en empêcher, sans doute une question d’hormones. A cet à âge là, ça les travaille…
Assez loin des chanteurs qui excitent des armées de lolitas sucrées et pré pubères, hystériques à la vue de leur star préférée, ces idoles du disque aux chansons roses racontant des « tranches de vie » témoignant d’un vécu qui se limiterait à la lecture des magazines people et des catalogues de mobilier suédois, Matthieu Côte, lui, semble à l’aise, comme un « poison » dans l’eau souvent tiédasse de la new nouvelle nouvelle chanson. Avec une vraie insolence, un charme fou, un professionalisme évident, une énergie chaleureuse. Avec ce mélange plutôt savoureux d’expressions presque surannées et d’images résolument contemporaines. Chez Côte, les filles sont des mignonnes, les mignonnes sont parfois des salopes et inversement. Toutes les nuances et la richesse de la langue, celle des Ferré et des Leprest, celle qui nous rappelle que la vraie poésie a des couilles, sans pour autant jouer les gros bras, mais en taillant de beaux costards sur mesure à certains justement gros bras, genre macho de base et autres adeptes de l’ordre, de l’uniforme et du galon.
Une large dose d’antimilitarisme, un zeste généreux d’anticléricalisme et un bon doigt au cul de la morale, voilà qui nous rajeunit foutrement et peut enfin apaiser nos angoisses face à la posture machinalement nihiliste de pas mal d’exemplaires de la génération montante. Matthieu Côte a des choses à dire et il les dit fermement. Il épingle avec le même sourire gourmand les portes-drapeaux du conservatisme gâteux et de la bourgeoisie bohême, cette « gauche sirupeuse des eunuques à la rose »* qui croit encore qu’elle fait la pluie et le beau temps culturel de ce pays sans se rendre compte qu’elle est souvent au comble de la ringardise et du snobisme. Il sait aussi nous parler d’amour, avec ce qu’il faut d’humour, de sincérité et de vraie tendresse (« Tu as vingt ans »).
Son tour de chant est une performance, par la qualité de l’écriture et du regard porté sur le monde, par la précision d’exécution et la maîtrise vocale. Une performance physique également, car le garçon interprète ses textes à fond et on comprend qu’il finisse en sueur. Tout ça sans la moindre tentative de basse séduction. Ce type est un roc. Un sérieux contrepoids et contre-pied donc, à la molle tendance genre « je fais des chansons parce que heu, je sais pas mais c’est festif tu vois ». De plus, on peut rencontrer Matthieu dans diverses formules, associé à un gang de Lyonnais (et de Lyonnaises) tout à fait respectables, ce qui permet de varier les plaisirs, ben tiens, on va se gêner, surtout par les temps qui courent. On pouvait le retrouver ce samedi là, deux heures après son concert plus que réussi, en train de fêter l’anniversaire d’un petit lieu alternatif des pentes de la Croix-Rousse, torse nu, micro, bière et guitare à la main, chantant encore et toujours. Pour le plaisir, les potes, la fête, pour le moment présent. Franc du collier, le gars.
Les matheux, les statisticiens, les shamans et les astrologues sont, pour une fois, tous d’accord : les probabilités de voir arriver Côte à des sommets dans peu de temps sont très très élevées. Même dans un pays où les anciens beaufs et les nouveaux cons ont réalisé l’union sacrée pour nous pourrir la vie. Ainsi, on ne peut souhaiter à cet électron fou que de rester libre encore longtemps et de garder cette aisance de ton et de geste qui fouette le sang et rafraîchit comme une bonne bière glacée un de ces jours de canicule hélas si péniblement fatale à nos Anciens.
http://myspace.com/matthieucote(*Pierre Desproges)
